Informations
Titre : Plutopia une histoire des premières villes atomiques
Auteur : Kate Brown
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 464 pages
Formats et prix : broché 25 € / numérique 18,99 €
Date de publication : 27 mars 2024
Genre : essai
Résumé
Histoire parallèle de deux complexes militaro-industriels ultra-secrets (Hanford, aux Etats-Unis, usine au cœur du projet Manhattan, et Maïak, en URSS) au sein desquels a été produit le plutonium des bombes A et H au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide. Production aux conséquences dévastatrices sur les populations et l’environnement, mais aussi développement d’un système politique propre aux deux villes-tutelles de ces sites, Richland et Ozersk : gestion des populations par la surveillance et la sanction ou par la récompense et la liberté. Un fonctionnement scientifique et politique en miroir.
Mon avis
Un récit effroyable sur la course au nucléaire.
Tout le monde connaît Tchernobyl et ses conséquences désastreuses sur la santé et l’environnement. Dans « Plutopia », j’ai appris qu’il y a eu pire.
1943. Au cours du projet Manhattan, les États-Unis ont réquisitionné des terres dans l’est de Washington, autour de Hanford, pour construire une immense usine de plutonium, matériau clé pour la fabrication d’armes nucléaires. Les employés et leur famille vivent dans cette communauté-dortoir isolée gérée par le gouvernement.
1945. Convaincue d’une attaque américaine imminente, l’Union soviétique lance à son tour son propre programme nucléaire, à Ozersk.
De chaque côté du rideau de fer, ces deux territoires, logiquement diamétralement différents, ont beaucoup de points communs. Des familles entières se sont installées dans les enceintes de ces usines, les enfants y sont en sécurité, les voisins amicaux, le chômage, la pauvreté et la criminalité inexistants. Personne ne leur mentionne les risques pour la santé et la gigantesque pollution de l’environnement. Sur une vaste zone, les déchets dans l’air et les rivières locales ont tué des animaux de ferme, contaminé les cultures et empoisonné les civils.
Kate Brown nous propose un récit choquant et instructif. L’énorme travail de recherche effectué est à souligner. Kate a obtenu des documents secrets russes et américains, et a également récolté les témoignages d’anciens résidents des deux villes. La conspiration du silence est encore présente des décennies plus tard. Si les langues tendent à se délier, il n’en a pas toujours été ainsi. Les rares lanceurs d’alerte de l’époque, ceux qui ont essayé de révéler ce qu’ils savaient sur les accidents et les menaces pour la santé étaient surveillés, harcelés et intimidés, que ce soit aux États-Unis ou en Russie.
« Il était si facile de nier la présence d’isotopes radioactifs impalpables et invisibles, qui, à faible dose, mettent des années à détruire un organisme. »
La plume est journalistique, les sources citées systématiquement en bas de page, Kate nous expose les faits. Mais elle explique également les difficultés auxquelles elle a été confrontée, les découvertes saisissantes qu’elle a faite, ce qu’elle a ressenti, permettant au lecteur de vivre cette enquête à ses côtés et d’en comprendre la complexité. Et franchement, cela fait froid dans le dos. Le récit est illustré de photos d’époque, permettant une immersion encore plus complète.
Ce parallélisme Etats-Unis / Russie m’a beaucoup amusée (enfin, j’ai ris jaune quand même…). Ces deux nations ont réagi exactement de la même manière face à l‘industrie de l’atome. Deux autruches se mettant la tête dans le sable… Car, si au début de cette aventure, personne ne pouvait évaluer les redoutables conséquences de la radioactivité sur les corps, une fois les fuites radioactives avérées, aucun des deux pays n’a pris ses responsabilités vis-à-vis des populations. Un très bel exemple de l’incompétence, de l’injustice au profit de la sécurité nationale. Aucune transparence.
« De nombreux déversements ont eu lieu à l’intérieur des tranchées hermétiques. Comme ils contenaient du plutonium, oh combien précieux, les patrons ont exigé des employés qu’ils aillent récupérer les solutions en les épongeant. Pénétrer dans ces lieux hautement radioactifs violait les règles de sécurité les plus élémentaires, mais les ouvriers n’ont pas eu le choix. »
Les accidents qu’on connu ces sites ont libéré de grandes quantités de matières radioactives, les problèmes de maintenance ont entrainé des fuites et des explosions, contaminant durablement le sol et l’eau. Les travailleurs de ces usines et les populations vivant à proximité ont été exposés à des niveaux élevés de radiation, entrainant cancers, maladies génétiques et autres joyeusetés du même style. La demi-vie du plutonium est de plus de 20 000 ans. Vous imaginez ?
« Plutopia » nous fait réfléchir sur la responsabilité individuelle et collective des catastrophes nucléaires médiatisées ou non, et de l’enfouissement des déchets radioactifs sous des couches de terre ou de leur élimination dans l’eau. Un récit fascinant sur la façon dont l’aveuglement de l’homme du XXe siècle peut conduire à une tragédie concernant la planète entière.
J’ai ressenti beaucoup de colère durant cette lecture. Comment peut-on sacrifier volontairement des hommes, des femmes, des enfants ? Pour obtenir quoi ? L’homme est vraiment doué pour jouer aux apprentis-sorciers en dépit de tout bon sens.
Je vous conseille la lecture de cet ouvrage pour la qualité du travail informatif, si le sujet vous intéresse, mais aussi pour découvrir un volet méconnu de la guerre froide, ainsi que ses conséquences.
Je remercie les Éditions Actes Sud et la Masse Critique de Babélio pour cette lecture.
« Ils utilisaient les verbes « confiner », « décontaminer » et « nettoyer », mais ils savaient très bien qu’il n’y avait aucun moyen de neutraliser des isotopes radioactifs. »
#Plutopia #KateBrown #ActesSud

En bref…
Ce qui m’a poussé à ouvrir ce livre : le sujet du nucléaire m’intéresse beaucoup. J’ai lu pas mal d’ouvrages sur l’explosion de Tchernobyl (d’ailleurs j’ai le précédent ouvrage de Kate « Tchernobyl par la preuve » dans ma PAL, je vais le ressortir). Le résumé de « Plutopia » m’a interpellée. Le sujet est peu connu (enfin, je parle pour moi).
Auteur connu : Kate est une historienne connue pour son travail en histoire environnementale.
Émotions ressenties lors de la lecture : amertume, rage, colère, étonnement, surprise, dégoût.
Ce que j’ai moins aimé : RAS
Les plus : la plume, le travail de recherche, les sources, le côté humain qui ressort de chaque ligne.
Si je suis une âme sensible : rien de particulier, pas de violence, le choc est ailleurs. C’est réel, et ça fait froid dans le dos…
