« Les empoisonneurs – Chlordécone histoire d’un mépris français » de Marie BALEO

Informations 

Titre : Les empoisonneurs – Chlordécone histoire d’un mépris français

Auteur : Marie Baléo

Éditeur : Grasset

Nombre de pages : 272 pages

Formats et prix : broché 22 € / numérique 15.99 €

Date de publication : 15 janvier 2025

Genre : essai

Résumé

Des centaines de milliers de Français contaminés, des terres et eaux polluées pour des décennies voire des siècles, une génération d’enfants lourdement affectés…
Ce scandale dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler, c’est celui du chlordécone.
Martinique, fin des années 1960 : une poignée de familles, héritières des premiers colons, règnent sur l’économie locale et son fragile pilier, la banane. Lorsqu’un insecte, le charançon, se met à ravager les plantations, menaçant de ruiner la filière, le ministère de l’Agriculture autorise une nouvelle molécule venue des États-Unis, le chlordécone. Hautement toxique pour l’homme, le pesticide s’infiltre dans les sols et les eaux, contaminant durablement la faune et la flore. Dès les années 1970, les États-Unis prennent conscience du danger et interdisent définitivement le chlordécone. Mais la France voit les choses d’un autre œil : la banane tricolore doit survivre, coûte que coûte. Avec la bénédiction de l’État, le produit miracle sera épandu sur les bananeraies françaises jusqu’en 1993. Seule la ténacité de quelques scientifiques et d’un fonctionnaire rebelle permettra de mettre au jour un désastre dont les Antilles n’ont pas fini de subir les effets.
Une commission influencée par des lobbyistes de la chimie, des producteurs de pesticides peu scrupuleux, un ministre de l’Agriculture faisant ami-ami avec les barons de la banane… Les Empoisonneurs raconte les coulisses de l’un des plus grands scandales environnementaux et sanitaires français. Et montre comment l’État, mêlant incurie et indifférence, a failli à sa mission première : protéger les citoyens.

Mon avis

Un scandale sanitaire et environnemental d’une ampleur vertigineuse.

Chlordécone : pesticide destiné à lutter contre le charançon du bananier, un insecte ravageur pour ces cultures. Molécule organochlorée, la chlordécone, absente à l’état naturel dans l’environnement, est toxique pour l’homme.

Je savais en attaquant ce livre que j’allais m’agacer, une fois de plus, contre l’absurdité humaine. Je ne m’étais pas trompée…

Dans « Les empoisonneurs », Marie Baleo revient avec une rigueur implacable sur l’affaire du chlordécone, mêlant investigation, analyse historique et réflexion politique. Son ouvrage met en lumière la faillite d’un État prétendument protecteur et la complaisance des intérêts économiques face aux dangers avérés d’un pesticide ultra-toxique.

« Après des siècles de pauvreté, de surmortalité et de famine, l’Homme peut enfin nourrir de grands espoirs : avec l’agriculture intensive, un autre avenir s’offre à lui. Ces espoirs sont entièrement fondés : grâce aux pesticides, l’agriculture alimentera de fait des milliards de personnes (…). Nourrir autant de bouches serait impossible sans pesticides. De la classe politique aux entreprises en passant par les scientifiques et le public, tout le monde le sait. »

Marie expose l’ampleur du drame : des centaines de milliers de Français contaminés, des sols et des eaux empoisonnés pour des siècles, et une augmentation dramatique des maladies liées à l’exposition au chlordécone, notamment les cancers de la prostate. L’horreur de cette réalité résonne tout au long du livre, alors que Marie met en perspective les conséquences de ce poison sur la population antillaise.

Marie prend un soin particulier au contexte historique. Elle décrit comment la culture intensive de la banane en Martinique et en Guadeloupe repose sur une structure économique héritée de la colonisation, où quelques familles békés, descendantes des colons, monopolisent le pouvoir économique et politique. Lorsque le charançon menace cette industrie dans les années 1960, le recours au chlordécone est une décision guidée avant tout par des impératifs financiers. Marie montre comment les Antilles françaises sont traitées comme des territoires de seconde zone, où la santé des populations passe bien après la rentabilité agricole.

« Entre les ministères parisiens et les planteurs antillais naît une entente implicite : la banane française doit prospérer, coûte que coûte. »

L’aspect le plus glaçant du livre reste sans doute la démonstration minutieuse du rôle de l’État français dans cette tragédie. Alors que les États-Unis interdisent le chlordécone dès les années 1970, la France continue à l’autoriser jusqu’en 1993, fermant les yeux sur les alertes lancées par des scientifiques et des fonctionnaires intègres. Marie détaille les jeux d’influence entre les lobbys de la chimie, les producteurs de bananes et les ministres successifs, prouvant que des choix politiques cyniques ont prévalu.

Si « Les empoisonneurs » dresse un constat accablant, il donne aussi la parole à ceux qui ont tenté de lutter. Les voix de scientifiques, de militants et de citoyens engagés s’entrelacent pour rappeler qu’un combat pour la justice environnementale et sanitaire est toujours en cours. Marie met en lumière les efforts de lanceurs d’alerte et les initiatives locales pour obtenir réparation et reconnaissance.

J’ai lu ce livre d’une traite, captivée mais aussi révoltée par cette histoire. Travaillant dans le service eau d’alimentation de l’Agence Régionale de Santé Rhône-Alpes Auvergne, je me sens particulièrement concernée par ces thématiques. L’un des lanceurs d’alerte du livre est un ingénieur sanitaire de la DDASS, un détail qui m’a frappée et renforcé mon sentiment d’implication. Cette lecture fait douloureusement écho à la problématique actuelle des PFAS, ces polluants éternels qui contaminent nos ressources en eau à cause des rejets industriels. L’histoire du chlordécone rappelle que les leçons du passé ne sont pas toujours tirées et que les intérêts économiques continuent trop souvent de primer sur la santé publique.

Un des aspects les plus troublants de cette affaire est l’absurdité de certaines décisions. Lorsque l’interdiction du chlordécone a été prononcée, les planteurs de bananes ont vivement protesté, ne sachant pas par quoi le remplacer pour lutter contre le charançon. Pourtant, la solution trouvée in fine s’est révélée d’une simplicité incroyable : un simple piège à phéromones pour attirer et capturer ces insectes nuisibles. Cette révélation met en lumière l’aveuglement et l’inaction qui ont prévalu pendant des décennies, au détriment de la santé des populations et de l’environnement. Savoir qu’une alternative aussi basique existait rend l’histoire encore plus révoltante.

Marie signe ici un ouvrage puissant, nécessaire et engagé. Sa plume claire et accessible rend la lecture fluide malgré la densité des informations. Loin d’un simple récit factuel, « Les empoisonneurs » est une démonstration implacable du mépris institutionnel dont ont été victimes les Antilles. Ce livre est à mettre entre toutes les mains, car il ne s’agit pas seulement d’un scandale du passé, mais d’une tragédie dont les conséquences sont toujours bien présentes aujourd’hui.

« Après tout, la banane française n’est pas morte ; sous la contrainte, elle s’est adaptée, et même rapidement. Si elle avait été obligée de faire de même bien plus tôt, combien de cancers évités ? Combien d’enfants nés avec toutes les chances qui leur étaient dues, sans le terrible fardeau du handicap qu’ils porteront toute leur vie, de même que leurs parents, qui toujours se diront : « si j’avais su »? Combien de vies détruites par année d’utilisation supplémentaire, par dérogation accordée complaisamment aux planteurs ? »

Un grand merci à la Masse Critique Babélio et aux Editions Grasset pour cette lecture.

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Les empoisonneurs

En bref…

Ce qui m’a poussé à ouvrir ce livre : j’aime beaucoup les livres traitant des scandales sanitaires et/ou environnementaux. Le scandale du chlordécone reste assez méconnu du grand public, et j’avais envie d’en savoir plus sur ses origines et ses implications. De plus, de part ma profession, je savais que j’allais trouver un écho direct entre cette affaire et les problématiques actuelles.

Auteur connu : je ne connaissais pas Marie. Cet essai est son premier livre publié. En 2021, elle fonde l’agence éditoriale Manifeste. Elle a publié des études sur les villes et les territoires.

Émotions ressenties lors de la lecture : indignation, révolte, colère, agacement, tristesse, compassion, fascination. 

Ce que j’ai moins aimé : RAS

Les plus : enquête rigoureuse et bien documentée, parallèle avec le contexte historique et politique, accessibilité de l’ensemble, malgré une certaine technicité, plume.

Si je suis une âme sensible : RAS

2 réflexions sur “« Les empoisonneurs – Chlordécone histoire d’un mépris français » de Marie BALEO

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