« Le livre de Kells » de Sorj CHALANDON

Informations 

Titre : Le livre de Kells

Auteur : Sorj Chalandon

Éditeur : Grasset

Nombre de pages : 384 pages

Formats et prix : broché 23 € / numérique 15.99 €

Date de publication : 13 août 2025

Genre : littérature générale 

Résumé

Le Livre de Kells est le douzième roman de Sorj Chalandon qui, une fois encore, a puisé dans son expérience personnelle pour raconter un épisode de sa vie. À 17 ans, après avoir quitté le lycée, Lyon et sa famille, il arrive à Paris où il va connaître, durant presque un an, la misère, la rue, le froid, la faim. Ayant fui un père raciste et antisémite, il remonte l’existence sur le trottoir opposé à celui de ce Minotaure sous le nom de Kells, en référence à un Evangéliaire irlandais du IXème siècle. Des hommes et des femmes engagés vont un jour lui tendre une main fraternelle pour le sortir de la rue et l’accueillir, l’aimer, l’instruire et le réconcilier avec l’humanité. Avec eux, il découvre un engagement politique fait de solidarité, de combats armés et d’espoirs mais aussi de dérapages et d’aveuglements. Jusqu’à ce que la mort brutale de l’un de ces militants, Pierre Overney, pousse La Gauche Prolétarienne à se dissoudre. Certains ne s’en remettront jamais, d’autres chercheront une issue différente à leur combat. Ce fut le cas pour l’auteur, qui rejoignit « Libération » en septembre 1973.
Le livre de Kells est une aventure personnelle, mais aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. Sorj Chalandon a changé des patronymes, quelques faits, bousculé parfois une temporalité trop personnelle, pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée…

Mon avis

Avec « Le Livre de Kells », Sorj Chalandon livre un récit d’une intensité rare, où l’intime et l’Histoire se rejoignent pour raconter une jeunesse cabossée, une époque traversée de luttes et de désillusions. Ce roman s’enracine dans le vécu de l’auteur, mais trouve sa puissance dans la manière romanesque dont il est façonné.

Un départ brutal, une identité reconstruite

À 17 ans, Sorj Chalandon quitte tout : sa famille, Lyon, le lycée. Fuyant un père violent, raciste et antisémite  (ce Minotaure qui hante son œuvre depuis longtemps), il se retrouve seul à Paris, sans abri, livré à la faim et au froid. Sur ce trottoir de misère, il choisit de devenir un autre : Kells, en hommage au célèbre manuscrit enluminé irlandais. Ce nouveau nom est plus qu’un pseudonyme : il est un bouclier, une manière de survivre en s’inventant une identité éloignée de la filiation étouffante.

La rue, puis la fraternité

La première partie du roman plonge le lecteur dans une errance glaciale, presque insoutenable. Sorj décrit avec sobriété mais justesse la honte, le corps qui souffre, l’humiliation quotidienne. Puis, comme une éclaircie, surgissent ces hommes et ces femmes qui lui tendent la main. Militants d’extrême gauche, ils lui offrent un toit, un peu de chaleur, mais surtout une cause : la lutte contre l’injustice, la solidarité comme horizon.

Les figures marquantes du récit

Au fil des pages, on croise des personnages lumineux qui deviennent une famille de substitution. Ces militants, bien plus que de simples compagnons de route, incarnent des idéaux, une générosité, parfois une radicalité. Ils accueillent Kells comme un frère, l’éduquent, lui ouvrent des portes qu’il pensait à jamais fermées. Ces portraits, esquissés avec pudeur mais intensité, donnent chair au récit et rappellent que ce sont souvent les rencontres qui sauvent.

Mais Sorj ne les présente pas comme des figures idéalisées. Leur solidarité est bouleversante, mais elle est aussi teintée d’aveuglement. Dans leur volonté de révolution, certains se perdent, d’autres s’enferment dans des dogmes qui finiront par s’effondrer. Ce sont des personnages contrastés, à la fois protecteurs et excessifs, qui reflètent toute la complexité d’une époque.

« J’essayerais d’aimer. Ni toi, ni maman, ni l’Autre ne m’avez expliqué comment faire. Il me fallait tout apprendre. »

Une jeunesse engagée, entre idéal et aveuglement

Nous sommes dans les années qui suivent Mai 68. Une jeunesse ébranlée cherche à inventer un autre monde. La Gauche Prolétarienne, mouvement maoïste, attire des jeunes idéalistes persuadés que la révolution est possible. Sorj restitue cette ferveur collective, mais aussi ses dérives. La mort de Pierre Overney, militant maoïste, marque un tournant. Le deuil et la désillusion précipitent la fin du mouvement. Certains militants sombrent, d’autres s’accrochent. Sorj, lui, choisira une autre voie : celle du journalisme, en rejoignant Libération en 1973. L’engagement de Kells n’est pas idéologique, il est viscéral. Sa loyauté va d’abord aux gens, pas aux dogmes.

Une écriture de l’intime et de la vérité

Fidèle à son style, la plume de Sorj est simple, directe, mais bouleversante de sincérité. Ici, l’autobiographie se mêle à la fiction : les noms sont changés, les faits déplacés, mais la vérité demeure intacte, protégée derrière le voile romanesque. On retrouve cette pudeur caractéristique de l’auteur, qui dit beaucoup en laissant deviner encore plus.

Quand la fiction protège l’intime

« Le Livre de Kells » n’est pas seulement le récit d’une jeunesse cabossée. C’est un roman sur la survie, la fraternité et la manière dont l’engagement peut sauver, même quand il déçoit. Sorj Chalandon continue d’écrire au plus près de sa vérité et c’est ce qui fait la force de son œuvre : chaque livre est une confession déguisée, mais une confession nécessaire.

Plonger dans l’histoire collective

Lire « Le Livre de Kells », c’est plonger dans une époque politique et sociale en effervescence. Sorj nous tend un miroir de ces années où tout semblait possible, où la jeunesse rêvait de changer le monde. Le lecteur accepte de partager la mémoire de ceux qui ont osé s’engager, parfois au prix de leur vie et de comprendre que derrière chaque mouvement, il y a avant tout des visages, des destins et une humanité vibrante.

Quand la lecture devient rencontre

J’ai été profondément touchée par la sincérité du récit, par la force de cette jeunesse en quête de liberté et d’appartenance. Certaines pages m’ont bouleversée par leur dureté, d’autres m’ont émue par l’élan de fraternité qu’elles dégagent. Ce roman m’a rappelé combien la littérature de Sorj Chalandon est unique : toujours au plus près de la vérité, avec une intensité qui laisse une trace durable. J’ai refermé ce livre le cœur serré, admirative devant ce mélange de fragilité et de force qui traverse chaque page.

Je vous conseille cette lecture si vous aimez les récits où l’intime rejoint la grande Histoire. C’est un roman qui parlera particulièrement aux lecteurs sensibles aux années 1970, à leurs idéaux et à leurs désillusions, mais aussi à ceux qui s’intéressent aux parcours de résilience et de reconstruction.

« Un enragé lâché comme une menace. Je protégeais mes vendeurs de journaux, les gens qui m’avaient recueilli, notre parvis de gare. Je ne défendais pas une idée ni une idéologie, mais un territoire. Un bout de trottoir et une amitié. »

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En bref…

Ce qui m’a poussé à ouvrir ce livre : je voulais comprendre ce pan méconnu de la vie de l’auteur, ce moment charnière où il devient Kells avant de devenir journaliste. 

Auteur connu : retrouvez ma chronique de « Une joie féroce ». J’ai pu rencontrer Sorj à plusieurs reprises sur les salons, la dernière en date à la Fête du Livre de Saint-Etienne en 2023.

   

Émotions ressenties lors de la lecture : tristesse, révolte, colère, admiration, espoir. 

Ce que j’ai moins aimé : RAS

Les plus : l’authenticité du récit, le mélange autobiographie et Histoire, le contexte historique, l’auteur et sa plume, les émotions ressenties. 

Si je suis une âme sensible : certains passages sont durs par leur réalisme, mais Sorj Chalandon écrit toujours avec pudeur et vérité. Derrière la souffrance, on découvre une force : celle de l’amitié et de la solidarité qui sauvent.

9 réflexions sur “« Le livre de Kells » de Sorj CHALANDON

  1. Merci pour cette brillante chronique ! Si je ne doutais pas un instant des qualités littéraires de Sorj Chalandon, j’hésitais à franchir le pas en raison du sujet, que je pressentais dur émotionnellement. La façon dont vous l’évoquez fait pencher la balance de l’autre côté, positivement. Merci encore !

    Aline.

    Le sam. 20 sept. 2025, 15:35, Sonia boulimique des livres – Blog littéraire

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    1. Merci beaucoup Aline pour votre message qui me touche ! C’est vrai que le sujet est dur par moments, mais Sorj Chalandon a une façon d’écrire qui rend la lecture à la fois supportable et profondément humaine. A la lecture, je pense que vous y trouverez autant de douleur que de lumière. Bon dimanche.

      J’aime

  2. Porté par une écriture dense, tendue et lyrique, ce roman-récit est bouleversant et vous avez très bien dit pourquoi. Il est aussi le portrait de l’époque post soixante huit et c’est là aussi qu’il m’a touchée et a résonné très fort en moi car étudiante à Caen entre 1971/1973, j’ai été très proche des Maos et j’ai retrouvé ce mélange de chaleur, de camaraderie et de violence. Je n’ai jamais oublié l’assassinat  de Pierre Overney. Il y avait une usine Renault à Caen et la manif lors des obsèques de « Pierrot » fut d’une grande ampleur et très réprimée, elle est restée pour toujours gravée dans mon cœur. Puis il y aura aussi pour moi, l’action violente de trop et  le temps des illusions perdues.

    Ce qui est aussi bouleversant avec ce livre c’est de réaliser le parcours de Sorj Chalandon depuis l’enfant maltraité, puis le  jeune homme à la rue  dont le destin aurait pu basculer dans le pire et ce qu’il est devenu : grand journaliste honoré du prix Albert Londres et un de nos meilleurs écrivains contemporains aux multiples prix. Sorj Chalandon est un de mes écrivains préférés et j’ai eu le bonheur de le rencontrer plusieurs fois . j’ai lu et aimé tous ses romans ainsi que « Le rire de nos enfants sera notre revanche » qui regroupe tous ses articles sur le conflit en Irlande .

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    1. Merci beaucoup Zoé pour votre témoignage si fort et émouvant. Ce que vous racontez donne une résonance encore plus intense au roman, car vous l’avez traversé de l’intérieur, à cette époque, avec ses espoirs et ses désillusions. J’imagine à quel point la mort de Pierre Overney et la répression qui a suivi ont marqué toute une génération.
      Et c’est vrai que ce qui bouleverse aussi dans ce livre, c’est de mesurer le chemin parcouru par Sorj Chalandon, de l’adolescent cabossé au grand journaliste et écrivain qu’il est devenu. On sent qu’il porte en lui toutes ces blessures mais qu’il a su les transformer en une œuvre profondément humaine. Bon dimanche à vous.

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  3. Merci pour votre analyse de ce livre que j’ai dévoré avec d’autant plus d’émotion que j’aime cet auteur et que j’ai vécu ces années post 68 à l’université. Je partage totalement ce qu’il en dit. En revanche, je ne connaissais pas cette partie si cabossée de son adolescence et ce qu’il en livre est terrifiant. Je comprends encore mieux sa plume dans Mon Traître ou l’Enragé.

    Liliane

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