« Les esclaves oubliés de Tromelin » de SAVOIA

Informations 

Titre : Les esclaves oubliés de Tromelin

Auteur et illustrateur : Savoia

Éditeur : Dupuis

Nombre de pages : 120 pages

Formats et prix : grand format 26 €

Date de publication : 1er mars 2019 (édition originale publiée en 2015)

Genre : Roman graphique

Résumé

L’île des Sables, un îlot perdu au milieu de l’océan Indien dont la terre la plus proche est à 500 kilomètres de là… À la fin du XVIIIe siècle, un navire y fait naufrage avec à son bord une « cargaison » d’esclaves malgaches. Les survivants construisent alors une embarcation de fortune. Seul l’équipage blanc peut y trouver place, abandonnant derrière lui une soixantaine d’esclaves. Les rescapés vont survivre sur ce bout de caillou traversé par les tempêtes. Ce n’est que le 29 novembre 1776, quinze ans après le naufrage, que le chevalier de Tromelin récupérera les huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois. Une fois connu en métropole, ce « fait divers » sera dénoncé par Condorcet et les abolitionnistes, à l’orée de la Révolution française. Max Guérout, ancien officier de marine, créateur du Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN), a monté plusieurs expéditions sous le patronage de l’UNESCO pour retrouver les traces du séjour des naufragés. Ses découvertes démontrent une fois de plus la capacité humaine à s’adapter et à survivre, en dépit de tout. L’archéologue a invité le dessinateur à les rejoindre lors d’une expédition d’un mois sur Tromelin. De là est né ce livre : une bande dessinée qui entremêle le récit « à hauteur humaine » (on « voit » l’histoire du point de vue d’une jeune esclave, l’une des survivantes sauvées par le chevalier de Tromelin) avec le journal de bord d’une mission archéologique sur un îlot perdu de l’océan Indien. Après le succès international de Marzi, Sylvain Savoia offre à nouveau aux lecteurs une magnifique leçon d’humanité.

Mon avis

Sylvain s’empare du drame du naufrage de « L’Utile » pour nous proposer un roman graphique très bien documenté et captivant.

1761. « L’Utile », navire de la Compagnie des Indes Orientales prend la mer, avec à son bord le Capitaine Jean de Lafargue et plus de 150 esclaves noirs. Tsimiavo et sa mère ont été enlevées dans leur village malgache et embarquées sur « L’Utile ». Lafargue souhaitant être discret sur sa cargaison, décide de prendre une route inhabituelle qui précipitera « L’Utile » au fond de l’océan. Les quelques survivants trouvent refuge sur une île, enfin plutôt une bande de sable d’à peine 1 km2, hostile, surgie de nulle part. Tsimiavo et sa mère sont parmi eux. Tous joignent leurs forces pour construire une embarcation de fortune mais seuls les blancs embarquent, tout en promettant aux noirs de revenir les chercher…Ce qui ne sera fait que 15 ans plus tard…

De nos jours, Sylvain prend part à une expédition archéologique sur le banc de sable, « Tromelin », baptisé ainsi du nom du commandant de la corvette ayant secouru les naufragés. Tromelin est le paradis des Bernard-L’Hermite et des tortues en ont fait leur lieu de ponte.

J’avais l’impression d’être face à un Pompéï en plein cœur de l’Océan Indien. On suit les recherches de Sylvain, ses découvertes, on en viendrait presque à prendre un petit pinceau ou une balayette miniature pour l’aider à creuser ! Sylvain et l’équipe ont mis à jour des objets du quotidien, ainsi que des constructions en dur. On découvre comment ces gens, à qui on a ôté toute humanité, se sont organisés et ont reconstruit une micro-société. Ils ont dû transgresser leurs croyances en érigeant des abris en pierre pour se protéger contre la fureur des éléments. Or, dans la culture malgache, ce matériau n’est réservé qu’aux tombeaux. On imagine très bien l’effort psychologique que demandait une telle démarche.

« Pour nous, ce voyage est un choix, libre et grisant. A quoi peut-on bien penser lorsqu’on est emmené de force vers un destin inconnu ? »

« Les esclaves oubliés de Tromelin » est un ouvrage passionnant. Découpé en plusieurs parties, il  alterne le récit du voyage en mer, du naufrage et de l’organisation de la survie des survivants, ainsi que les recherches de Sylvain sur place, sous forme de carnet de voyage. On ne se perd jamais entre les différentes périodes, puisque les illustrations sont totalement différentes.

Le passé est dessiné de manière très réaliste, net, aux couleurs foncées. Les détails sont minutieux, précis, représentant assez fidèlement l’époque. L’immersion du lecteur est intense. Les expressions des visages, le langage corporel renforcent l’impact émotionnel. Le lecteur souffre avec les personnages.

Tromelin

Tromelin

Savoia

Le présent se révèle plutôt sous la forme d’une aquarelle, aux couleurs douces, rendant ces passages plus subtils, plus picturaux. J’ai aimé le sens des détails, la profondeur apportée. Les dessins prennent vie sous nos yeux. Ces moments apportent beaucoup de nostalgie et de rêve, je trouve.

La mise en page est différente également en fonction de l’époque. Si la partie historique est présentée sous forme de grille asymétrique (apportant une belle dynamique au récit), la partie se déroulant aujourd’hui est relatée avec le texte narratif positionné sous les vignettes, la rendant contextuelle et descriptive. C’est un réel journal de voyage.

Tromelin

Savoia

Côté rédaction, si la partie passé est écrite à la troisième personne, la partie présent place Sylvain en narrateur, permettant au lecteur de s’immerger totalement à ses côtés et renforçant le sentiment d’appartenance à l’équipe.

On prend vite la mesure de ce qu’est la vie sur Tromelin. Car, l’expédition, même si elle comporte le minimum de confort, se révèlera néanmoins compliquée. Qu’en était-il des esclaves, sans eau potable, sans aménagement, et surtout, sans échéance de sortie ? J’ai aimé ce parallèle, discret, mais pourtant bien réel.

L’émotion est présente à chaque page, différemment en fonction de l’époque. Avec Sylvain, on ressent la frénésie des découverte, le poids de la solitude et l’impression d’être vraiment coupé du monde. Avec les esclaves, c’est l’indignation et la colère qui prennent le dessus. La société française a joué un rôle significatif dans l’histoire de  l’esclavage, l’histoire des naufragés de Tromelin permet de ne pas l’oublier.

Une intrusion écologique interpelle le lecteur et le met face à nos déchets et à leur gestion. Les nombreux objets en plastique échouant dans l’environnement, et l’île de Tromelin ne fait pas exception, ont un impact désastreux sur la faune et la flore.

« Planète, mon amie, on te piétine la gueule par tous les moyens. »

Une partie documentaire en fin d’ouvrage reprend le contexte historique, le naufrage, la vie quotidienne sur l’île. Les dates clés de l’esclavagisme français et son abolition sont reprises.  

Cette lecture m’a apporté un belle expérience de lecture, multidimensionnelle, stimulante. J’ai apprécié l’immersion émotionnelle, le côté recherches scientifiques, ainsi que le dynamisme de la narration couplée aux illustrations.

« Les esclaves oubliés de Tromelin » est un roman graphique fort, instructif et divertissant que je vous conseille.

« Et pourtant, au fond de moi, une petite voix me murmure que c’est une douce illusion. Viendra le moment où l’humain dans toute sa diversité me manquera, ceux qui sont proches bien sûr, mais les autres aussi. Les belles rencontres à venir, les voyages, les histoires. Je n’ai pas de vocation monacale. »

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Les esclaves oubliés de tromelin

En bref…

Ce qui m’a poussé à ouvrir ce livre : le sujet et l’envie de découvrir un roman graphique.

Auteur connu : Retrouvez ma chronique de « Le fil de l’Histoire raconté par Ariane et Nino : La Tour Eiffel » , ainsi que l’article relatif à ma rencontre avec l’auteur en mai dernier à la Librairie de Paris de Saint-Étienne.

Émotions ressenties lors de la lecture : curiosité, envie, admiration, mais aussi tristesse, colère, révolte et dégoût.

Ce que j’ai moins aimé : RAS

Les plus : le graphisme, les parties bien distinctes, la construction, le récit, le volet documentaire à la fin. 

Si je suis une âme sensible : RAS

Une réflexion sur “« Les esclaves oubliés de Tromelin » de SAVOIA

  1. Hello Sonia 🌞 Merci pour cette chronique sublime! J’ai lu cet album récemment et je partage ton avis à 100%! L’histoire des esclaves oubliés de Tromelin est captivante et a bien failli tomber dans l’oubli sans la savante mise en bulle de Savoia ! Pour ma part, je trouve passionnant de découvrir des faits historiques à travers les romans graphiques! Et cela nous fait une lecture en commun à toi et moi 😃

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