Prix littéraires : et les auteures, alors ?

Prix littéraires 2026 : les femmes encore oubliées

Coucou la Book Team, il y a des années où l’actualité littéraire nous réjouit… Et puis il y a celles où elle nous donne surtout envie de pousser un bon coup de gueule.

Les grands prix littéraires d’automne viennent de tomber, les lauréats sont annoncés, les éditeurs se frottent les mains et les librairies commencent à mettre en avant les ouvrages couronnés. Jusque-là, rien d’anormal.

Sauf que, cette année, un détail me reste franchement en travers de la gorge : les grands prix de la rentrée littéraire française ont encore une fois consacré que des hommes.

Le Goncourt, le Renaudot, le Médicis, le Femina… Quatre récompenses prestigieuses, quatre écrivains homme à l’honneur dans la catégorie du roman français.

Et le dernier de la liste me fait particulièrement tiquer.

Parce que le Femina, mesdames et messieurs, c’est quand même un prix qui a été créé pour faire entendre la voix des femmes dans un univers littéraire où les hommes occupaient déjà largement le devant de la scène.

Alors, comment en est-on arrivé là ?

Reprenons les faits…

Le 29 octobre, le Grand Prix du roman de l’Académie française a récompensé Sébastien Lapaque pour « Le Rappel des oiseaux ».

Le 2 novembre, le prix Médicis a couronné Philippe Vasset pour « Dans les grandes lignes ».

Le 3 novembre, le prix Goncourt a été attribué à Philippe Jaenada pour « L’Inconnue du quai de Javel ». Dans la foulée, le Renaudot a distingué François-Henri Désérable pour « Le Palais ».

Et le 4 novembre, le prix Femina a choisi Yannick Haenel pour « La solitude des professeurs est infinie ».

Cinq prix, cinq hommes…

Je précise tout de suite une chose : je ne prétends pas que ces écrivains ne méritent pas leur récompense. Je n’ai pas lu les romans en lice et je ne vais certainement pas remettre en question leur qualité littéraire sur la seule base du sexe de leur auteur.

Mais ce qui me dérange, c’est le résultat d’ensemble.

Parce que lorsqu’on regarde les sélections, on constate que des auteures étaient bien présentes. Elles ont proposé des romans, elles ont été retenues, elles ont parfois atteint les dernières étapes de la compétition. Et pourtant, au moment de remettre le prix, elles disparaissent…

Au Médicis, par exemple, six des sept finalistes étaient des femmes. C’est finalement Philippe Vasset, seul homme de cette dernière sélection, qui a remporté le prix.

Il y a de quoi s’interroger, non ?

C’est probablement le point qui me dérange le plus dans cette actualité.

Le prix Femina a été créé en 1904 par un groupe de femmes de lettres, en réaction à la domination masculine du prix Goncourt. À l’époque, les choix du jury Goncourt étaient jugés trop masculins et les femmes avaient bien du mal à obtenir la reconnaissance qu’elles méritaient.

L’idée était donc de proposer une autre vision de la littérature, portée par un jury exclusivement féminin.

Et attention, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, le prix Femina n’a jamais été strictement réservé aux auteures. Il récompense une œuvre littéraire, qu’elle soit écrite par une femme ou par un homme.

D’ailleurs, dès 1905, Romain Rolland remportait le prix pour « Jean-Christophe ».

Le problème n’est donc pas qu’un homme puisse recevoir le Femina. Le problème, c’est que ce prix a été créé dans un contexte où les femmes étaient marginalisées dans les grandes récompenses littéraires et qu’il continue aujourd’hui à distinguer des hommes, alors même que son jury est exclusivement féminin.

Et je ne peux m’empêcher de me demander : à quoi sert cette distinction particulière si elle ne contribue pas davantage à mettre en lumière les auteures ?

Je ne dis pas qu’il faudrait attribuer le prix Femina à une femme chaque année, quoi qu’il arrive. Ce serait tout aussi absurde que de prétendre que les hommes sont systématiquement meilleurs.

Mais je trouve qu’il y a quelque chose de profondément paradoxal dans cette situation.

Un prix créé pour contester une domination masculine peut-il continuer à remplir pleinement sa mission symbolique lorsqu’il récompense, année après année, des hommes ?

Et si le Femina nous interroge, le Goncourt est loin d’être un modèle d’équité.

Depuis sa création en 1903, le prix Goncourt n’a récompensé que 13 femmes en 123 éditions, soit environ 10,6 % de ses lauréats.

Il a fallu attendre 1944 pour qu’une première autrice soit couronnée : Elsa Triolet, pour « Le premier accroc coûte deux cents francs ».

Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Marie NDiaye, Leïla Slimani, Brigitte Giraud… Quelques noms émergent de ce palmarès, mais ils restent minoritaires.

Et ce n’est pas parce que les femmes écrivent moins. Selon les données de l’Observatoire du dépôt légal de la BnF, les femmes ont rédigé 53 % des romans enregistrés en 2025. Elles sont donc bien présentes dans la production littéraire. Elles écrivent, elles publient, elles sont lues, elles sont parfois sélectionnées.

Mais la reconnaissance ultime, celle qui peut transformer un livre en phénomène éditorial, reste beaucoup plus difficile à obtenir. Et ça, ce n’est pas une question de talent.

Et puisqu’on parle de prix littéraires et de reconnaissance, impossible de ne pas évoquer une autre affaire qui a secoué cette rentrée : celle de Thélyson Orélien.

Son premier roman, « C’était ça ou mourir », a remporté le Prix du Roman Fnac le 21 septembre 2026. Un joli début de carrière pour cet écrivain québécois d’origine haïtienne, dont le récit évoque le parcours d’un migrant haïtien à travers les Amériques.

Mais quelques heures seulement après l’annonce du prix, la fête a tourné à la polémique.

L’auteur a été accusé d’avoir eu recours à l’IA pour rédiger une grande partie de son roman. Des accusations lancées sur les réseaux sociaux, notamment à partir d’analyses réalisées avec un outil de détection de textes générés par IA. Thélyson Orélien a fermement contesté ces accusations, affirmant avoir écrit lui-même son livre.

L’affaire ne s’est pas arrêtée là. Des accusations de plagiat ont également été soulevées. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a finalement décidé de retirer « C’était ça ou mourir » de sa sélection.

Et là encore, je m’interroge. Le Prix du Roman Fnac, décerné par 400 libraires et 400 adhérents, avait consacré ce premier roman. Quelques jours plus tard, le Goncourt l’écartait de sa course au prix le plus prestigieux de la littérature française.

Les questions soulevées par cette affaire sont essentielles. Que signifie aujourd’hui être l’auteur d’un texte ? Quelle place l’IA peut-elle prendre dans la création littéraire ? Et jusqu’où les jurys doivent-ils aller pour garantir l’authenticité des œuvres qu’ils récompensent ?

Ce qui me frappe surtout, c’est que cette affaire rappelle combien les prix littéraires sont devenus des machines à fabriquer de la reconnaissance. Un prix peut propulser un livre au sommet des ventes, lui ouvrir les portes des grands jurys et lui offrir une visibilité considérable. Mais lorsque le doute s’installe, cette reconnaissance peut aussi s’effondrer.

Et pendant ce temps, combien d’auteures écrivent des romans remarquables, sans bénéficier de cette même exposition ?

C’est peut-être là que se situe le véritable problème : dans un monde littéraire où la consécration est si précieuse, qui a réellement la possibilité d’être reconnu ?

Ce qui me frappe dans les prix littéraires de cette année, c’est que les femmes ne sont pas absentes des listes.

Elles sont là. Anne Godard, Sonia Devillers, Lilia Hassaine, Ananda Devi, Clémentine Mélois… Autant d’auteures dont les romans ont été remarqués cette année.

Au Goncourt, Clémentine Mélois était la seule femme parmi les quatre finalistes.

Au Médicis, six femmes sur sept figuraient dans la dernière sélection.

Au Femina, trois auteures sur cinq étaient encore en compétition face à Yannick Haenel.

Alors, bien sûr, un jury doit faire un choix. Et il est parfaitement légitime qu’un roman soit préféré à un autre.

Mais lorsque l’on observe les palmarès sur plusieurs décennies, il devient difficile de considérer que tout cela n’est qu’une succession de décisions individuelles sans aucun rapport avec les mécanismes de reconnaissance littéraire.

Qui est considéré comme un grand écrivain ? Quels livres sont jugés dignes de représenter la littérature française ? Quels auteurs bénéficient de la consécration qui leur permettra d’être lus, étudiés, traduits et transmis ?

Ces questions méritent d’être posées. Parce qu’un prix littéraire n’est pas simplement une médaille remise à un auteur. C’est aussi un formidable outil de visibilité. Et cette visibilité, les femmes y ont encore trop rarement accès.

Je suis une lectrice. Je suis une blogueuse littéraire. Je lis des hommes et des femmes, des romans noirs, des thrillers, de la littérature générale. Je choisis mes livres en fonction de mes envies, de mes découvertes, de mes coups de cœur.

Je ne demande pas que les femmes soient récompensées parce qu’elles sont des femmes. Je demande simplement que leur travail soit reconnu à sa juste valeur.

Et franchement, j’en ai assez de voir revenir chaque année les mêmes interrogations, les mêmes constats, les mêmes statistiques.

Les femmes écrivent. Elles publient. Elles innovent. Elles racontent le monde, les autres, la société, l’intime, l’Histoire. Elles proposent des textes puissants, singuliers, bouleversants.

Alors pourquoi leur reconnaissance reste-t-elle si souvent minoritaire dans les palmarès les plus prestigieux ?

Pourquoi faut-il encore rappeler que les femmes représentent plus de la moitié des romans publiés, mais à peine plus d’un dixième des lauréats du Goncourt ?

Et pourquoi le Femina, ce prix né précisément pour contester cette situation, ne semble-t-il pas davantage en mesure de faire bouger les lignes ?

Je ne veux pas d’une littérature divisée entre les hommes et les femmes. Je veux une littérature où le talent n’a pas de sexe. Mais pour y parvenir, il faut bien reconnaître que le système actuel ne fonctionne pas aussi équitablement qu’on voudrait nous le faire croire.

Et il faut cesser de considérer ces déséquilibres comme une fatalité.

Je n’ai pas attendu les prix littéraires pour découvrir des auteures.

Je continuerai à lire les romans qui me tentent, à suivre les auteurs que j’aime, à découvrir de nouvelles plumes et à chroniquer mes lectures avec honnêteté. Mais je continuerai aussi à mettre en avant les femmes qui écrivent, celles qui méritent d’être davantage lues, celles qui ne bénéficient pas toujours de la même exposition médiatique que leurs homologues masculins.

Parce que la littérature ne se résume pas à quatre prix décernés au mois de novembre.

Et parce qu’un livre peut être magnifique, bouleversant, intelligent, audacieux, sans jamais avoir besoin d’une médaille pour exister.

Heureusement, tout n’est pas sombre dans le paysage littéraire. Et si les grands prix ont encore du chemin à parcourir, certaines initiatives méritent vraiment d’être mises en lumière.

C’est le cas des Louves du Polar, un collectif d’auteures de polar francophone qui a décidé de se fédérer pour faire entendre sa voix et donner davantage de visibilité aux femmes qui écrivent des romans noirs, des thrillers et des enquêtes.

Leur démarche est simple, mais essentielle : parler des auteures, faire découvrir leurs romans, partager leurs coups de cœur et rappeler que le polar féminin francophone regorge de talents. Et elles ne se limitent pas aux membres de leur collectif : leur volonté est de mettre en avant toutes les auteures de polar.

Et ça, j’aime !

Parce qu’au fond, il ne s’agit pas de réclamer des prix par principe. Il s’agit de faire en sorte que les femmes qui écrivent soient lues, découvertes, recommandées et reconnues.

Alors, en attendant que les grands jurys littéraires se penchent un peu plus sérieusement sur la question de la représentation des femmes, nous pouvons aussi agir à notre échelle.

En tant que lectrices, blogueuses, libraires, passionnées de littérature. Lire des auteures. Parler de leurs livres. Les recommander. Les chroniquer. Et rappeler, encore et toujours, que le talent n’a pas de sexe.

Parce que les femmes n’ont pas besoin qu’on leur fasse une place dans la littérature. Elles y sont déjà. Il serait simplement temps que les prix littéraires le reflètent davantage.

Alors oui, aujourd’hui, c’est mon coup de gueule ! Parce que le talent n’a pas de sexe et qu’il serait grand temps que les palmarès le reflètent. En attendant, continuons à lire, à défendre et à faire entendre les voix des auteures. Et vous, vous en pensez quoi ?

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