Informations
Titre : My absolute darling
Auteur : Gabriel Tallent
Éditeur : Gallmeister Totem
Nombre de pages : 464 pages
Formats et prix : poche 13 € / numérique 9.99 €
Date de publication : 1er mars 2018
Genre : littérature américaine
Résumé
À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois.
Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.
My Absolute Darling a été le livre phénomène de l’année 2017 aux États-Unis. Ce roman inoubliable sur le combat d’une jeune fille pour devenir elle-même et sauver son âme marque la naissance d’un nouvel auteur au talent prodigieux.
Le terme de « chef-d’œuvre » est bien trop galvaudé, mais il ne fait aucun doute que My Absolute Darling en est un.
STEPHEN KING
Mon avis
Un roman aussi sauvage que bouleversant
Pour le challenge Gallmeister d’octobre, les lauréats étaient à l’honneur. L’occasion était donc idéale pour découvrir « My Absolute Darling », le premier roman de Gabriel Tallent, devenu un véritable phénomène littéraire lors de sa parution aux États-Unis en 2017.
Le livre a été salué par la critique et récompensé par plusieurs prix en France. Autant dire que sa réputation le précédait ! J’avais envie de découvrir ce roman dont on parle comme d’une lecture marquante, voire d’un chef-d’œuvre. Et je n’ai pas été déçue : j’ai été captivée par cette histoire et, surtout, par son héroïne.
Turtle Alveston, une héroïne qui force l’admiration
C’est incontestablement Turtle qui constitue le cœur de ce roman. C’est le genre de personnage que l’on n’oublie pas facilement. Elle m’a fascinée par sa force de caractère, son instinct de survie et cette capacité à continuer d’avancer alors que tout semble organisé pour l’empêcher de devenir elle-même.
Elle sait évoluer dans la nature, se débrouiller seule et faire face à des situations difficiles. Elle possède des compétences que beaucoup d’adultes n’auraient pas. Pourtant, dans sa vie familiale, cette même assurance disparaît face à son père.
Ce contraste m’a beaucoup marquée. Comment une adolescente aussi débrouillarde, capable d’affronter les éléments et de survivre dans un environnement hostile, peut-elle rester prisonnière d’une relation aussi destructrice ?J’ai eu envie de la secouer plus d’une fois !
Et je dois bien avouer que sur ce point, Gabriel Tallent touche juste ! Turtle ne manque pas de courage. Elle manque des repères qui lui permettraient de comprendre que ce qu’elle subit n’est pas normal, qu’elle a le droit de dire non et qu’elle peut exister en dehors du regard paternel. On ne sort pas si facilement d’une relation dans laquelle la violence et la manipulation ont fini par devenir la norme.
Turtle doit réapprendre à penser par elle-même, à faire confiance et à envisager un avenir qui ne soit pas dicté par son père. C’est un personnage qui évolue au fil des pages et c’est vraiment un aspect intéressant du roman.
Je me suis attachée à Turtle, à ses contradictions et à ses combats. Ce n’est pas une héroïne parfaite, elle est juste une adolescente qui tente de se construire avec les moyens dont elle dispose et c’est ce qui la rend si marquante.
Un père charismatique que j’ai vraiment détesté
S’il y a un personnage qui m’a inspiré une réaction sans ambiguïté, c’est bien Martin, le père de Turtle.
Gabriel Tallent ne se contente pas de mettre en scène un homme violent. Il construit un personnage dont le charisme et l’intelligence rendent l’emprise encore plus inquiétante. Martin prétend savoir ce qui est bon pour sa fille, tout en détruisant progressivement sa capacité à penser et à agir librement.
Ce côté manipulateur m’a particulièrement révoltée. La violence ne réside pas uniquement dans les actes : elle se glisse aussi dans les discours, dans les justifications, dans cette manière de déformer la réalité jusqu’à faire douter la victime.
Dans une autre vie, j’ai partagé mon quotidien avec un manipulateur et certains mécanismes décrits par Gabriel Tallent m’ont paru tristement familiers. Je sais à quel point cette façon de retourner les situations et de maintenir l’autre sous emprise peut être destructrice. Le comportement du père de Turtle utilise des mécanismes que je connais trop bien. Et forcément, ma lecture en a été teintée : je ne regardais pas seulement un personnage de fiction, je retrouvais des fonctionnements capables de faire beaucoup de dégâts.
Martin ne se présente pas nécessairement comme un monstre aux yeux de sa fille. Et c’est bien là tout le problème. L’emprise est d’autant plus difficile à briser que la personne qui l’exerce a aussi été, pour la victime, une figure d’attachement et une référence essentielle.
La complexité psychologique de cette emprise rend le récit assez dérangeant.
On voudrait que Turtle comprenne immédiatement ce qui se passe, qu’elle parte et qu’elle ne se retourne jamais. Ce roman nous oblige à regarder en face ce qui rend cette libération si difficile…
« Je fais pas toujours comme il faut, je sais, et je n’ai pas toujours été à la hauteur avec toi, ça arrivera encore, et le monde dans lequel je te fais grandir…Ce n’est pas le monde que je voudrais. »
Jacob, une ouverture vers un autre monde
La rencontre avec Jacob représente un tournant dans le parcours de Turtle. Contrairement à son père, il lui propose une relation dans laquelle elle peut commencer à découvrir d’autres possibilités.
Son humour et sa manière d’être contribuent à fissurer les certitudes de la jeune fille. Il ne constitue pas une solution magique à tous ses problèmes, et heureusement ! L’histoire de Turtle ne peut pas se résumer à l’arrivée d’un garçon qui viendrait la sauver.
Cette amitié lui permet plutôt d’entrevoir ce que pourrait être une existence différente, faite de relations moins toxiques et d’une liberté qu’elle n’a jamais réellement connue.
J’ai apprécié cette ouverture vers l’extérieur, car elle donne une autre dimension au récit. Au-delà de la violence familiale, « My Absolute Darling » parle aussi de la possibilité de se construire autrement, de découvrir que le monde ne se limite pas à ce que l’on nous a appris et qu’un avenir reste envisageable, même lorsque le passé semble occuper toute la place.
Le côté nature writing : quand la beauté du monde contraste avec la noirceur humaine
J’ai adoré l’ancrage du roman dans la nature. Les paysages de la côte nord de la Californie, les bois, les plages, les rochers et les espaces sauvages occupent une place essentielle dans le récit. La nature n’est pas un simple décor posé derrière les personnages : elle participe pleinement à l’atmosphère du livre et à la manière dont nous découvrons Turtle.
L’adolescente connaît cet environnement, sait s’y déplacer et y trouve une forme d’autonomie. Dans les espaces naturels, elle est davantage maîtresse de son existence que dans la maison paternelle.
J’ai aimé cette opposition entre l’immensité du monde extérieur et l’étroitesse de son univers familial. D’un côté, des paysages ouverts, des territoires à explorer, des éléments qui imposent leurs propres règles. De l’autre, un quotidien étouffant dans lequel tout est contrôlé, interprété et détourné par son père.
Cette dimension de nature writing apporte une respiration au récit, sans jamais effacer sa noirceur. Elle rappelle que le monde ne se résume pas à la violence des hommes et qu’il existe une beauté qui échappe (heureusement) à leur emprise.
Et puis, il y a cette réaction très personnelle qui m’a fait sourire après coup : les souffrances physiques des personnages ne m’atteignaient pas autant que je l’aurais imaginé, alors que la mort d’un pauvre faon m’a complètement bouleversée ! Je ne suis pas normale, si ??
Comme quoi, chacun possède ses propres points de rupture. J’ai pu encaisser certaines scènes particulièrement dures du roman, mais la souffrance de cet animal m’a touchée en plein cœur. Je ne m’y attendais pas et c’est aussi ce que j’aime dans la lecture : découvrir ses propres réactions, parfois inattendues, face à une histoire.
« Dans Buckhorn Bay, l’eau vert pâle est constellée d’écume blanche autour des pinacles rocheux du littoral. L’océan vire au bleu clair plus loin, et la couleur est exactement la même que celle du ciel, aucune ligne d’horizon, aucun nuage. »
Une plume immersive pour une lecture éprouvante
Dès le début, Gabriel Tallent parvient à installer une atmosphère qui donne envie de poursuivre la lecture. Grâce à sa plume immersive, viscérale et puissante, on entre facilement et pleinement dans le quotidien de Turtle, dans son rapport à la nature et dans cet univers familial dont on comprend progressivement la dangerosité.
L’auteur prend le temps de décrire les paysages, les gestes, les perceptions et les réactions de son héroïne. Tous ces détails donnent de la consistance au récit et renforcent l’impression d’être au plus près de Turtle.
La nature est tangible, palpable, tandis que la violence familiale installe un malaise qui ne nous quitte pas facilement. J’ai trouvé le contraste entre ces deux dimensions vraiment efficace.
Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas d’une lecture légère. Le sujet est dur, les situations sont éprouvantes et certaines scènes peuvent mettre le lecteur à rude épreuve. Même lorsqu’on est captivé par l’histoire, un certain inconfort peut pointer son nez.
« La vie est étrange, si on regarde autour de soi, si on regarde bien, on peut presque s’y perdre, et elle pense, Arrête, tu raisonnes comme Martin. »
Une construction qui fait monter les enjeux
« My Absolute Darling » est un roman d’apprentissage, mais aussi un récit de survie. Turtle ne doit pas seulement affronter des dangers extérieurs : elle doit remettre en question tout un système de croyances et de comportements qui s’est construit depuis son enfance.
La progression du récit accompagne cette prise de conscience. L’émancipation se construit progressivement, au prix de confrontations et de choix de plus en plus décisifs.
J’ai trouvé intéressant que le roman ne fasse pas de cette libération une simple question de volonté. Turtle est forte, mais cette force ne la rend pas invulnérable. Elle peut savoir se défendre dans certaines situations et rester paralysée dans d’autres. Elle peut entrevoir une issue sans parvenir immédiatement à la saisir.
Cette contradiction rend son parcours crédible et donne du poids aux enjeux. On comprend que quitter son père ne consiste pas seulement à franchir une porte : il faut aussi se défaire de ce qu’il a installé dans son esprit.
La fin m’a convaincue. Elle apporte une conclusion cohérente au parcours de Turtle et donne à son combat toute sa portée. Sans entrer dans les détails pour préserver la découverte, j’ai apprécié que le roman aille au bout de ses enjeux plutôt que de proposer une résolution artificiellement rassurante.
Un roman à découvrir
Je comprends pourquoi « My Absolute Darling » a rencontré un tel succès et pourquoi il a été autant défendu par les libraires et les lecteurs. Gabriel Tallent propose un premier roman ambitieux, qui aborde des sujets difficiles.
En commençant cette lecture, il faut accepter de rester au contact de situations violentes et d’une relation familiale vraiment malsaine. Ce n’est pas le genre de roman que l’on ouvre pour se détendre après une journée compliquée !
Mais pour celles et ceux qui aiment les romans américains sombres, les portraits psychologiques forts et le nature writing, c’est une lecture qui mérite largement qu’on s’y arrête. Un roman puissant, sombre et immersif, porté par une héroïne hors du commun.
« Ton père a grandi dans une haine absolue de lui-même, dans un sentiment de rejet total et dévastateur, et c’est comme ça qu’il vit aujourd’hui. Mais il t’a aimée. Il t’a foutument aimée. Comment a-t-il pu trouver les ressources en lui, tu ne le sauras sans doute jamais. Toute cette force en toi, elle vient de lui. »

En bref…
Ce qui m’a poussé à ouvrir ce livre : dans le cadre du challenge Gallmeister d’octobre, consacré aux lauréats à l’honneur, j’avais envie de découvrir ce roman américain dont la réputation m’intriguait.
Auteur connu : « My absolute darling » est le premier roman de Gabriel Tallent. Il a sorti son second cette année, « La voie ». Inutile de vous préciser que ce roman tombe dans ma Wish List !
Émotions ressenties lors de la lecture : admiration, colère, révolte, frustration, tristesse, malaise, fascination, compassion, émerveillement devant la nature, bouleversement, soulagement.
Ce que j’ai moins aimé : frustration face à la difficulté de Turtle à se libérer plus rapidement de son père.
Les plus : héroïne marquante, psychologie des personnages, dénonciation de l’emprise, nature writing immersif, plume viscérale et puissante, contraste entre nature sauvage et violence humaine, fin convaincante.
Si je suis une âme sensible : « My Absolute Darling » aborde des sujets particulièrement difficiles : violences intrafamiliales, emprise psychologique, comportements abusifs. Il faut le savoir avant de se lancer.
