Rencontre avec Lilia Hassaine

JE de Lilia Hassaine, publié chez Gallimard, au cœur de la rencontre littéraire à la Librairie de Paris

Coucou la Book Team, cette semaine, j’ai pu rencontrer Lilia Hassaine à la Librairie de Paris. Je vous raconte ?

Après ma journée de travail, direction la Librairie de Paris pour cette rencontre que j’attendais avec impatience !

Et si nous avions mal lu l’un des plus grands classiques de la littérature ? Et si, derrière une histoire d’amour que nous pensions connaître, se cachait une tout autre histoire, celle d’une femme que personne n’avait vraiment pris le temps d’écouter ?

C’est autour de ces questions que s’est articulée la rencontre avec Lilia Hassaine à la Librairie de Paris, à l’occasion de la rentrée littéraire et de la parution de son nouveau roman, « JE », publié chez Gallimard.

Une rencontre passionnante qui m’a donné envie de découvrir ce livre dont nous avons exploré les origines, les inspirations et les questionnements. Je suis d’ailleurs repartie avec mon exemplaire, désormais dédicacé par l’autrice. Il ne me reste plus qu’à me plonger dans cette histoire qui revisite un grand classique de la littérature.

Au fil des échanges, nous avons parlé de « Jane Eyre » de Charlotte Brontë, de la façon dont notre regard sur une œuvre évolue avec le temps, mais aussi de ces personnages que la littérature laisse parfois dans l’ombre.

« JE » de Lilia Hassaine : quand la littérature redonne la parole aux oubliées

« JE » nous transporte en Jamaïque, en 1831. Antoinette Cosway, jeune Créole issue d’une famille de bonne condition, tombe amoureuse d’Edward Rochester, un Anglais aussi fascinant qu’impénétrable. Mais derrière la séduction et la passion, la relation se transforme progressivement en une mécanique destructrice. L’amour laisse place à l’emprise, tandis que la société environnante participe, par son silence ou sa complaisance, à l’enfermement de la jeune femme.

Le roman de Lilia Hassaine s’intéresse à celle qui deviendra Bertha, la première épouse de Rochester dans « Jane Eyre », et que l’on retient surtout comme la mystérieuse « folle du grenier ».

Dans le roman de Charlotte Brontë, Bertha apparaît principalement à travers le regard des autres. Elle est un obstacle, un secret, une présence inquiétante qui pèse sur l’histoire d’amour entre Jane Eyre et Rochester. Mais que savons-nous réellement de cette femme ? De son passé ? De ses sentiments ? De ce qu’elle a vécu avant de devenir cette figure presque monstrueuse dans l’imaginaire du lecteur ?

C’est précisément dans cet espace laissé vacant que Lilia Hassaine choisit de s’installer.

En donnant une voix à Antoinette, elle ne se contente pas de compléter une histoire existante. Elle nous invite à la regarder depuis une autre perspective, à remettre en question les rôles que la littérature attribue aux femmes et à nous interroger sur la façon dont un personnage peut être réduit à l’image que les autres construisent de lui.

Relire « Jane Eyre » quinze ans plus tard : quand notre regard change

L’un des moments les plus intéressants de la rencontre a porté sur la relecture des classiques et sur la manière dont notre perception d’une œuvre évolue avec le temps.

Lilia Hassaine a évoqué son rapport à « Jane Eyre », notamment cette histoire d’amour entre Jane et Rochester qui peut, lors d’une première lecture, occuper tout l’espace. On se laisse emporter par la relation, par le mystère du personnage masculin, par cette attirance qui semble défier les conventions.

Puis vient une nouvelle lecture, quinze ans plus tard. Et soudain, le regard change…

Rochester apparaît sous un jour beaucoup moins séduisant. Certains de ses comportements deviennent dérangeants. Des signes qui avaient échappé au lecteur prennent une autre signification. Ce qui pouvait passer pour du mystère, de la passion ou de la complexité révèle aussi une part de manipulation.

La question devient alors vertigineuse : comment avons-nous pu ne pas voir ces signes ?

C’est une réflexion qui dépasse largement le cadre de la littérature. Dans une histoire d’amour, le regard que nous portons sur une personne peut être brouillé par nos sentiments. Nous nous attachons à une personne, à une relation, à l’idée que nous nous faisons de l’amour, et nous finissons parfois par ne plus voir ce qui devrait nous alerter.

La littérature possède cette capacité précieuse de nous faire revenir sur nos premières impressions. Un livre lu à 20 ans n’est pas nécessairement le même livre lorsqu’on le retrouve à 35 ou 40 ans. Les mots n’ont pas changé, mais nous, si.

Et c’est peut-être là que réside une partie de la richesse des grands classiques : ils continuent de nous parler parce que notre regard, lui, ne cesse d’évoluer.

« La prisonnière des Sargasses » de Jean Rhys : une autre voix pour la femme de Rochester

La discussion a également permis d’évoquer « La Prisonnière des Sargasses » de Jean Rhys, roman publié en 1966 qui s’intéresse lui aussi à la première épouse de Rochester.

Jean Rhys avait déjà choisi de s’éloigner du regard de Jane Eyre pour raconter l’histoire d’Antoinette Cosway, cette femme dont le destin reste largement inexpliqué chez Charlotte Brontë. Lilia Hassaine s’inscrit donc dans un dialogue littéraire particulièrement intéressant : elle reprend une figure déjà revisitée, tout en proposant sa propre interprétation.

Cette filiation soulève une question passionnante : peut-on véritablement s’approprier une histoire qui a déjà été racontée autrement ?

Chaque nouvelle version apporte un éclairage différent. Elle ne gomme pas nécessairement les précédentes, mais vient les enrichir, les contester ou les déplacer. Le personnage n’est plus seulement celui que l’auteur d’origine nous avait donné à voir. Il devient aussi celui que d’autres écrivains, à d’autres époques, choisissent de faire émerger.

La référence à Jean Rhys rappelle également combien le contexte colonial est essentiel pour comprendre le destin d’Antoinette. L’histoire se déroule dans une société marquée par les rapports de domination, les hiérarchies sociales et les tensions héritées de l’esclavage. La situation de cette jeune femme ne peut donc pas être dissociée de son époque ni de l’environnement dans lequel elle évolue.

Son enfermement n’est pas seulement une affaire privée entre une épouse et son mari. Il prend place dans un système social qui contribue à déterminer qui peut parler, qui sera cru et qui pourra imposer sa propre version des faits.

Deux femmes, deux vies parallèles : le miroir de « Jane Eyre »

Un autre aspect abordé pendant la rencontre m’a beaucoup intéressée : le jeu de miroir entre Antoinette et Jane.

D’un côté, une femme est encore l’épouse de Rochester. De l’autre, une jeune femme est sur le point de devenir sa seconde épouse. Deux trajectoires féminines se croisent autour du même homme, sans que leurs histoires soient vécues ni racontées de la même manière.

Lilia Hassaine explore ainsi ce que l’histoire de « Jane Eyre » laisse dans son angle mort. Jane est l’héroïne dont nous suivons les sentiments, les épreuves et les choix. Antoinette, elle, demeure longtemps une silhouette dont on connaît surtout la fin tragique.

Pourtant, que se passerait-il si nous déplacions notre attention ? Si nous cessions, un instant, de regarder l’histoire à travers les yeux de Jane pour nous intéresser à celle qui occupe le grenier ?

Le miroir devient alors troublant. Il ne s’agit pas simplement d’opposer deux femmes, l’une aimable et l’autre inquiétante, mais de comprendre comment les circonstances, les rapports de pouvoir et le regard des autres façonnent leur destin.

La femme que l’on présente comme folle est-elle réellement ce que l’on nous a laissé croire ? Et que devient une personne lorsqu’on lui retire progressivement la possibilité de raconter elle-même ce qu’elle vit ?

Avec « JE », le titre prend tout son sens. Le « je » désigne la possibilité de reprendre possession de son histoire, de ne plus être uniquement définie par le récit des autres.

De « Panorama » à « JE » : le regard de Lilia Hassaine sur la société

La rencontre a également été l’occasion de revenir sur « Panorama », le précédent roman de Lilia Hassaine, qui a reçu le prix Renaudot des lycéens en 2023.

Dans ce roman d’anticipation, l’auteure imaginait une société de la transparence absolue, dans laquelle la surveillance et l’exposition de l’intimité bouleversent les relations humaines. Un univers différent de celui de « JE », mais qui pose une question commune : que se passe-t-il lorsque le regard porté sur les individus finit par prendre le dessus sur leur propre parole ?

Dans « Panorama », tout semble visible. Pourtant, voir ne signifie pas nécessairement comprendre. Dans « JE », à l’inverse, une partie essentielle de l’histoire reste invisible parce que le personnage n’a pas eu la possibilité de la raconter.

Ces deux romans mettent ainsi en lumière les limites de notre perception. Nous observons, nous jugeons, nous interprétons. Mais disposons-nous réellement de tous les éléments pour comprendre une personne et son histoire ?

Cette continuité entre les deux œuvres m’a semblé particulièrement intéressante au fil des échanges. Elle montre que, même lorsqu’elle change d’époque, de décor ou de genre littéraire, Lilia Hassaine décortique les mécanismes sociaux qui influencent les individus et la manière dont une société construit ses vérités.

Le processus d’écriture : faire parler les silences

La discussion a enfin permis d’aborder le travail d’écriture et la manière dont un roman peut naître d’une question, d’un personnage ou d’un vide dans une œuvre existante.

Dans le cas de « JE », Charlotte Brontë a créé une figure dont la présence est essentielle à l’intrigue, mais dont la vie intérieure demeure largement inaccessible au lecteur. Ce manque ouvre un territoire immense à l’imagination.

Comment retrouver une histoire derrière une figure devenue presque mythique ? Comment faire exister un personnage sans simplement plaquer sur lui nos propres certitudes ? Et comment inscrire cette histoire dans son contexte historique tout en lui donnant une résonance contemporaine ?

Ce sont autant de questions qui rendent la réécriture littéraire passionnante. Elle exige de se confronter à une œuvre que l’on connaît, de respecter ce qu’elle a construit, mais aussi d’oser regarder ce qu’elle n’a pas raconté.

La rencontre m’a rappelé que l’écriture ne consiste pas uniquement à inventer des personnages et des événements. Elle peut également commencer par une absence, un silence, une contradiction ou une interrogation qui refuse de disparaître.

Parfois, il suffit de déplacer légèrement le regard pour qu’une histoire entière se mette à exister.

Ce que je retiens de cette rencontre avec Lilia Hassaine

Cette rencontre à la Librairie de Paris autour de « JE » aura été l’occasion de réfléchir à notre rapport aux classiques, à la puissance des points de vue et à ces personnages que la littérature a laissés dans l’ombre.

Ce que je trouve stimulant dans la démarche de Lilia Hassaine, c’est cette volonté de ne pas considérer une histoire comme définitivement figée. Un roman peut traverser les décennies, être relu, interrogé et réinterprété. Ses personnages peuvent continuer à vivre au-delà de la place que leur avait initialement attribuée leur auteur.

La réflexion sur Rochester m’a également marquée par ce qu’elle dit de nos propres lectures. Nous ne sommes pas toujours aussi lucides que nous le croyons. Nos émotions influencent notre jugement et une histoire qui nous séduit peut parfois nous empêcher de voir ce qu’elle dissimule.

Enfin, le parallèle entre « Panorama » et « JE » souligne une question qui me semble essentielle : qui détient le pouvoir de raconter la vérité sur une personne ? Celui qui observe, celui qui juge ou celui qui a vécu l’histoire ?

Avec ce nouveau roman, Lilia Hassaine s’empare d’une figure littéraire oubliée pour interroger la place accordée à la parole des femmes, les mécanismes de domination et la responsabilité de ceux qui détournent le regard.

Une rencontre qui donne envie de replonger dans les classiques, non pas pour les lire exactement comme avant, mais pour découvrir ce que nous n’étions peut-être pas encore prêts à voir.

Un roman dédicacé, et maintenant… place à la lecture !

Je repars avec mon exemplaire de « JE » dédicacé, et « Panorama » qui tombe dans ma Wish list.

J’aime ces rendez-vous littéraires qui permettent de découvrir les coulisses d’un livre, de comprendre les réflexions qui ont accompagné son écriture et d’entendre un auteur parler de son travail autrement que par l’intermédiaire de son roman.

Un grand merci à la Librairie de Paris pour cette belle rencontre.

Une belle rencontre qui m’a donné envie de porter un nouveau regard sur les classiques. A très vite pour de nouvelles aventures littéraires !

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