« Oratorio » de Cécile WAJSBROT

Informations 

Résumé

Lampedusa, Melilla, Lesbos… les noms sont connus, associés à de tragiques naufrages. Des photos apparaissent, disparaissent. Le corps d’un petit garçon échoué sur une plage – l’émotion est à son comble.
Des années plus tard, l’empathie semble n’avoir plus lieu d’être. Collectant des données sur plusieurs décennies, Oratorio est un chant. Pour dire le parcours des personnes qui quittent leur pays par nécessité, traversent la Méditerranée, prennent des chemins de montagne. Pour évoquer les systèmes mis en place afin de contrer leur séjour : Frontex, nomenclature des « pays sûrs », accord franco-britannique…
Ponctué de citations de Brecht, Shakespeare, Emily Dickinson, d’extraits de discours politiques, d’évocations d’Ellis Island ou de l’histoire du passeport Nansen, Oratorio est à la fois chœur, dialogue, récit.
Un puzzle dont les pièces assemblées renvoient l’implacable image des effets de nos intolérances.

Mon avis

Une lecture coup de poing sur le sort des migrants

Dans « Oratorio », Cécile Wajsbrot s’intéresse au sort des personnes migrantes, à leurs parcours, aux drames qui jalonnent leur chemin et aux dispositifs politiques et administratifs mis en place pour contrôler les frontières.

Un texte particulier auquel il faut s’habituer, construit en 41 scènes, qui juxtapose les faits, les témoignages, les chiffres et les références littéraires. Ici, pas d’intrigue romanesque : les événements s’accumulent, les morts se comptent et la réalité impose sa brutalité.

Un ouvrage que j’ai lu d’une traite, tant ce texte m’a interpellée par son sujet et sa manière de le traiter.

Des destins humains derrière les chiffres

Cécile Wajsbrot rassemble des données et des faits sur plusieurs décennies pour évoquer les parcours de celles et ceux qui quittent leur pays par nécessité. Ils traversent la Méditerranée, empruntent des chemins de montagne et tentent de rejoindre un territoire où ils espèrent pouvoir reconstruire leur vie.

En parallèle, l’auteure expose les mécanismes de contrôle des migrations : Frontex, la notion de pays sûrs, les accords entre États et les dispositifs de rétention. Des politiques migratoires aux destins individuels, le texte compose progressivement une image des conséquences de nos intolérances.

Ponctué de références à Shakespeare, Emily Dickinson ou encore Ovide, mais aussi de discours politiques et d’évocations historiques comme celle d’Ellis Island, « Oratorio » prend la forme d’un chœur polyphonique. Un assemblage de scènes et de voix qui interroge notre rapport aux personnes migrantes, à leur histoire et à leur humanité.

Une succession de scènes pour dire la réalité des migrations

Ce qui frappe dès les premières pages, c’est la manière dont Cécile Wajsbrot aborde son sujet. Les premières scènes sont percutantes et nous plongent immédiatement dans la réalité des migrations. L’auteure ne prend pas le temps d’installer une intrigue, de présenter des personnages auxquels nous pourrions nous attacher ou de construire progressivement une histoire. Elle nous confronte aux faits.

Une phrase m’a particulièrement heurtée :

Tout est là, dans cette opposition entre l’avenir espéré et la mort. Ces hommes et ces femmes quittent leur pays parce qu’ils cherchent une possibilité de vivre autrement, de se mettre à l’abri ou de construire un avenir. Pourtant, le chemin qui devait les conduire vers une vie meilleure peut devenir leur dernière route.

Cette brutalité ne relève pas uniquement des événements évoqués. Elle tient aussi à la façon dont ils sont rapportés. Les scènes se succèdent, les lieux changent, les situations se répètent. À Berlin, un homme se jette du dix-neuvième étage après le rejet de sa demande d’asile. À Cologne, un autre s’immole par le feu pour ne pas retourner en Turquie. À Copenhague, un demandeur d’asile se suicide dans un centre de la Croix-Rouge après avoir essuyé un refus.

Ce ne sont pas des exemples abstraits, mais des destins individuels rapportés en quelques lignes. Une ville, un homme, une décision, une mort. Puis une autre scène, un autre drame.

Quand je dis que dans ce livre, on compte les morts, ce n’est pas une image. Le texte nous confronte véritablement à cette accumulation. Il ne développe pas longuement la psychologie de ces personnes et ne cherche pas à nous faire suivre leur parcours jusqu’à un dénouement. Il juxtapose les faits, presque sèchement, et nous laisse face à leur répétition.

Cette absence de développement romanesque est déstabilisante. Nous ne disposons pas du cadre habituel de la fiction pour nous installer dans une histoire. Nous passons d’une situation à une autre, sans véritable transition, comme si chaque scène venait ajouter un nom à une liste dont on ne voit jamais la fin.

Et c’est précisément ce qui rend la lecture éprouvante. Derrière les chiffres et les décisions administratives, il y a des personnes, des espoirs et des vies brisées. Le texte nous oblige à regarder ce que l’actualité finit parfois par réduire à des statistiques.

Frontex, centres de rétention : derrière les politiques, des destins humains

Cécile Wajsbrot ne se limite pas à évoquer les drames individuels. Elle s’intéresse également aux dispositifs politiques et administratifs qui encadrent les migrations.

Une scène est consacrée à Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, créée en 2004 et devenue opérationnelle en 2005. Son rôle dans la coordination de la gestion des frontières extérieures de l’Union européenne est abordé à travers la question de ses moyens. Les chiffres rapportés dans le livre illustrent l’augmentation considérable de son budget, passé de 19 millions d’euros en 2006 à 845 millions en 2023.

Ces données prennent une résonance particulière lorsqu’on les rapproche des scènes précédentes. D’un côté, des personnes risquent leur vie pour rejoindre l’Europe. De l’autre, des institutions disposent de moyens croissants pour surveiller les frontières et encadrer les arrivées. L’auteure met ainsi en regard les parcours humains et les mécanismes politiques qui organisent les contrôles.

Un autre passage m’a marquée : celui consacré au centre de Harmondsworth, au Royaume-Uni, dont les conditions de rétentions sont comparables à celles des quartiers de haute sécurité en prison.

Parmi les hommes attendant leur explusion, un homme de 84 ans atteint de la maladie d’Alzheimer meurt les menottes aux mains. Les médecins estimaient pourtant que son état ne permettait ni sa détention ni son expulsion…

Cette situation est particulièrement difficile à lire. Nous ne sommes plus seulement face à une politique migratoire ou à une procédure administrative, mais devant un homme âgé et malade, dont la vulnérabilité rend les circonstances de sa mort encore plus bouleversantes.

Le contraste entre la froideur des dispositifs et la fragilité des personnes concernées est saisissant. Les procédures, les décisions et les mesures de sécurité occupent le premier plan, tandis que les individus semblent réduits à leur statut administratif.

C’est l’une des forces de ces scènes : elles donnent un visage humain à des mécanismes que nous pourrions autrement considérer comme de simples rouages institutionnels.

Ellis Island : le contraste entre mémoire et présent

La réflexion de Cécile Wajsbrot prend une autre dimension avec la scène consacrée à Ellis Island, cette île de New York par laquelle sont passés des millions d’immigrants venus chercher une nouvelle vie aux États-Unis.

Le livre rappelle les espoirs de ces arrivants, les contrôles auxquels ils étaient soumis et les conditions dans lesquelles certains pouvaient être renvoyés. Les chiffres rapportés dans cette scène sont ensuite mis en regard de la situation européenne contemporaine et des refus de demandes d’asile.

Le rapprochement invite à réfléchir à la manière dont les sociétés racontent leur histoire migratoire. Ellis Island est aujourd’hui un musée où l’immigration est présentée comme une composante de l’histoire américaine, souvent associée à l’espoir, à la réussite et à la construction d’une nation.

Le contraste est frappant. Les migrations passées peuvent devenir un récit collectif dont on tire de la fierté, tandis que les personnes qui cherchent aujourd’hui à s’installer dans un autre pays sont souvent envisagées à travers les questions de contrôle, de frontières et de rejet.

Bien sûr, les contextes historiques, les législations et les procédures ne sont pas identiques. Mais la mise en parallèle soulève une question essentielle : comment une société peut-elle célébrer les migrations qui ont contribué à son histoire tout en considérant celles d’aujourd’hui comme un problème à contenir ?

Ce passage apporte une profondeur historique au livre. Les personnes migrantes ne sont pas uniquement celles que l’on voit dans les images d’actualité ou dont on compte les morts. Elles sont aussi celles qui ont traversé les générations, contribué à façonner des sociétés et laissé derrière elles des histoires que l’on raconte désormais avec fierté.

Cette confrontation entre mémoire et présent élargit la réflexion au-delà de la seule actualité politique. Elle interroge notre manière de regarder les migrations et de décider quelles histoires méritent d’être conservées, transmises et célébrées.

Une construction singulière en 41 scènes

La construction du roman est particulière et déroutante : 41 scènes courtes s’enchaînent sans adopter la structure d’un roman traditionnel.

Les textes se présentent souvent comme une succession de phrases introduites par des tirets. Cette forme donne au livre un rythme particulier. Nous ne suivons pas une intrigue continue : nous passons d’un lieu à un autre, d’un événement à une donnée historique, d’une décision politique à un drame individuel.

Cette fragmentation correspond au sujet traité. Chaque scène apporte une pièce supplémentaire à un ensemble qui se construit progressivement. Il faut accepter de ne pas retrouver les repères habituels du récit romanesque et de laisser les rapprochements se former au fil de la lecture.

L’ensemble ressemble à une mosaïque documentaire et littéraire. Pris à part, certains passages peuvent sembler éloignés les uns des autres. Mais leur juxtaposition fait apparaître des correspondances entre les politiques migratoires, les parcours individuels, les événements historiques et les représentations collectives.

J’ai lu ce livre d’une traite. Malgré la dureté des faits et cette construction qui sort des codes habituels, les scènes se sont enchaînées jusqu’à la dernière page. La brièveté des passages contribue à ce mouvement, même si le sujet, lui, ne permet pas une lecture légère.

Les Intermezzo : des respirations littéraires au milieu de la brutalité

Au fil du livre reviennent des scènes intitulées Intermezzo. Elles proposent des citations ou des extraits de textes littéraires et poétiques, notamment d’Ovide, de Shakespeare, d’Emily Dickinson ou encore de Chateaubriand, ainsi que des passages de textes religieux comme certains psaumes.

Ces intermèdes introduisent une rupture dans la lecture. Après les morts, les expulsions, les refus d’asile et les données politiques, la littérature vient momentanément interrompre la succession des faits.

J’ai ressenti ces passages comme de petites pauses au milieu de la brutalité du texte, offrant un autre rythme, une autre voix, un espace où la lecture peut reprendre son souffle avant de replonger dans les scènes suivantes.

Pourquoi le titre « Oratorio » ?

Je dois reconnaître que le titre « Oratorio » ne m’a pas immédiatement parlé. Pourtant, sa signification apporte un éclairage intéressant sur la construction du livre.

Un oratorio est une œuvre musicale dramatique, généralement inspirée d’un sujet religieux, qui fait alterner des voix solistes, des récitatifs et des chœurs, sans décor ni mise en scène.

Sachant cela, le titre prend alors tout son sens : ici, les voix sont multiples, celles des personnes migrantes, celles des institutions, celles des responsables politiques et celles des écrivains convoqués au fil des pages.

Il ne s’agit pas de raconter une seule histoire, mais de faire entendre une réalité collective à travers une pluralité de fragments.

Le titre peut ainsi se comprendre comme une clé de lecture : « Oratorio » n’est pas un roman traditionnel, mais une œuvre polyphonique, construite par assemblage de fragments qui finissent par former un ensemble. Les scènes consacrées aux personnes migrantes constituent en quelque sorte le chœur tragique de cette composition, tandis que les textes littéraires et les discours politiques apportent d’autres tonalités.

Le titre ne renvoie donc pas seulement à la forme du texte : il évoque aussi cette volonté de faire résonner ensemble des voix, des époques et des expériences différentes autour d’une même réalité, celle des migrations et de leurs drames.

C’est ma lecture personnelle du titre, elle m’a permis de mieux comprendre la singularité de cette construction.

La plume de Cécile Wajsbrot : une écriture rude et sans détour

Ce qui me reste de cette lecture, c’est avant tout la rudesse de la plume.

Cécile Wajsbrot ne semble pas chercher à adoucir les faits. Elle les rapporte, les juxtapose et passe au suivant.

Cette sobriété peut être déstabilisante. Nous sommes habitués, dans un roman, à suivre des personnages, à comprendre leurs motivations, à partager leurs pensées et à nous attacher à leurs destins. Ici, le texte ne nous accorde pas nécessairement ce temps. Les personnes apparaissent brièvement, dans les circonstances les plus tragiques, puis la scène suivante commence.

Il en résulte une lecture qui ne repose pas sur le suspense, mais sur la confrontation avec les faits. Nous ne tournons pas les pages pour découvrir le dénouement d’une intrigue. Nous avançons dans cette succession de situations parce que chacune apporte un nouvel éclairage sur le sort des migrants.

J’ai trouvé la plume assez sèche, mais cette sécheresse ne signifie pas que le sujet manque d’émotion. Au contraire, la violence de certaines situations est telle qu’elle n’a pas besoin d’être amplifiée par de longues descriptions.

L’auteure laisse les faits occuper le premier plan. Au lecteur de recevoir cette matière, de la relier et de réfléchir à ce qu’elle révèle.

Cette approche a aussi ses exigences. La forme fragmentaire demande de rester attentif aux liens entre les scènes et l’absence d’une narration continue peut tenir à distance ceux qui recherchent avant tout une histoire incarnée par des personnages. Mais elle correspond à la démarche singulière du livre : montrer l’accumulation des drames plutôt que de privilégier un seul destin.

Je conseillerais ce livre aux lecteurs qui apprécient les textes engagés dans leur sujet, les constructions littéraires fragmentaires et les ouvrages qui croisent littérature, histoire et politique. En revanche, celles et ceux qui recherchent avant tout une intrigue continue et des personnages développés risquent d’être déconcertés par cette forme.

Un grand merci à la masse critique Babélio et aux Editions Zulma pour cette lecture.

Découvrez mon avis sur "Oratorio" de Cécile Wajsbrot, un texte percutant sur les migrations, les morts aux frontières et les politiques migratoires.

En bref…

Ce qui m’a poussé à ouvrir ce livre : le résumé, autour des migrations, de leurs drames humains et des politiques mises en place pour contrôler les frontières, m’intéressait. Et c’était l’occasion aussi de découvrir un nouvel auteur.

Auteur connu : je ne connaissais pas Cécile Wajsbrot avant cette lecture, et je trouve qu »Oratorio » aura été une belle porte d’entrée à sa plume.

Émotions ressenties lors de la lecture : sidération, indignation, tristesse, malaise, révolte, compassion, impuissance, réflexion.

Ce que j’ai moins aimé : une forme fragmentaire qui déroute au départ.

Les plus : un sujet fort et nécessaire, des scènes et une plume percutantes, une confrontation directe à la réalité des migrations, des faits concrets qui donnent une dimension humaine aux politiques migratoires, le parallèle entre Ellis Island et les migrations contemporaines, une construction originale en 41 scènes, des intermèdes littéraires qui offrent des respirations, un ouvrage qui se lit d’une traite.

Si je suis une âme sensible : le sujet reste difficile, les faits sont rapportés sans détour, parfois en quelques phrases très sèches, et leur accumulation peut être éprouvante.

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